NICOLAS BOUZOU

ÉCONOMISTE-ESSAYISTE DIRECTEUR-FONDATEUR

ASTERÈS

« Organisation, management…. A quoi ressemblera l’entreprise du 21 ème siècle ? »

Lors de la deuxième rencontre du Club les Échos Digital - organisée en partenariat avec Valtus, expert en management de transition et Upper Link, ESN spécialisée dans la transformation digitale des entreprises - qui s’est tenue le 21 juin, Nicolas Bouzou, essayiste, économiste et fondateur du cabinet Asterès, nous a livré sa vision de l’entreprise du XXIe siècle.


Mondialisée, capitalistique et oligopolistique, triptyque de l’économie contemporaine

Toujours passionné, l’expert s’est employé à poser un diagnostic sur les évolutions impactant les entreprises, en commençant par mettre en relief les différences de contexte entre le siècle passé et notre époque. « Pour comprendre l’entreprise du XXIe siècle, il est nécessaire de bien appréhender son environnement, notamment au regard des évolutions économiques, indique Nicolas Bouzou. Aujourd’hui, l’environnement est marqué par la convergence du numérique, de la robotique et de l’intelligence artificielle. »


L’économiste a souligné trois mutations majeures qui singularisent notre époque.

1) Le rythme d’innovation ou de destruction créatrice, pour employer l’expression utilisée par les économistes, a considérablement accéléré. Et ce, dès la fin des années 90 et le début des années 2000. La raison ? La compétition qui est dorénavant mondiale. « Aujourd’hui, les entreprises de 150 pays sont au départ de la course à l’innovation, signale Nicolas Bouzou. Et ce sont 150 gouvernements qui se font également concurrence pour attirer les innovations. Cette double compétition accélère le rythme de la destruction créatrice. En comparaison, la révolution industrielle ne concernait qu’une vingtaine de pays, de l’Europe du Nord aux Colonies, en passant par l’Amérique du Nord. »


2) L’économie est plus capitalistique. L’argent et les données sont plus que jamais les nerfs de la guerre économique. « Une économie sans capital est une économie qui sort de l’histoire et se condamne à être une économie sous-traitante d’un duopole sino-californien, commente Nicolas Bouzou. Le big data coûte en réalité plus cher que le pétrole. La fiabilité de l’intelligence artificielle -qui est, en fait, un faux-ami car ce n’est pas une intelligence à proprement parler, mais des algorithmes qui analysent un environnement pour formuler des préconisations ou prendre des décisions - repose essentiellement sur la quantité de données qui l’alimente. Ce carburant est prépondérant sur la qualité et la complexité de l’algorithme en eux-mêmes. » L’expert a alors pris en exemple le géant chinois de l’e-commerce, Ali Baba, avec ses 500 millions d’utilisateurs actifs et ses milliards de produits référencés. « Imaginez-vous ce que cela représente en termes de big data ?, interroge-t-il. Rien à voir avec les études marketing où un millier de personnes sont questionnées et répondent avec plus ou moins de sincérité. Au XXIe siècle, la guerre économique, c’est la guerre des données. Dans ce contexte, imposer le RGPD est vraiment baroque ! »


3) Conséquence des deux premières mutations : l’économie devient beaucoup plus oligopolistique. « Les mouvements de concentration proviennent du fait que les technologies génèrent des coûts fixes très importants, résume Nicolas Bouzou. Si l’on s’intéresse aux GAFA et aux BATX au sens large, on constate qu’elles sont structurées sous forme de réseau. Et bénéficient ainsi des effets de la loi de Metcalfe. » En effet, selon cette loi, l'utilité d'un réseau est proportionnelle, non à son nombre d’utilisateurs, mais au carré de ce nombre. C’est-à-dire que plus une entreprise est grosse, plus elle a de facilités à grandir. « C’est complètement contre-intuitif, reconnaît l’économiste. Au XXe siècle, en situation de rendement d’échelle décroissant, plus on courait, plus on se fatiguait, plus on ralentissait. Aujourd’hui, nous sommes dans un siècle de rendement croissant, plus on court, plus notre cœur bat lentement et plus on peut accélérer. » Les entreprises qui investissent les bons montants au bon moment et aux bons endroits connaissent des rythmes de croissance inédits. A contrario, les entreprises qui n’agissent pas de la sorte risquent de voir émerger sur leur marché des acteurs qui vont rapidement prendre des positions dominantes.


Gare aux théories managériales à la mode

Fort de ces constats, l’économiste estime que l’entreprise a encore un bel avenir. « Il existe une mode intellectuelle, un peu facile à mon sens, qui condamne le salariat, souligne Nicolas Bouzou. Les outils numériques permettent effectivement de travailler efficacement de façon indépendante, mais la notion d’entreprise reste incroyablement pertinente. Dans les pays où le travail indépendant est bien développé, la part de cette forme d’activité reste généralement plafonnée à 20, voire 25 %. Quand vous voulez changer le monde et concurrencer Arianespace, par exemple, croyez-vous que cela soit possible en tant qu’entrepreneur ? »


Les entreprises libérées n’ont pas non plus la cote auprès de l’économiste qui croit en la verticalité des entreprises et aux leaders charismatiques, à l’image d’Elon Musk ou de Mark Zuckerberg, pour donner du sens et incarner une vision. « Il faut assumer le fait que dans une entreprise, il y ait besoin d’un leader, confie l’expert. L’autorité n’est pas fondamentalement négative. Il faut se distancier des idées managériales à la mode qui prônent l’égalitarisme ou le bonheur en entreprise. Il y a des actions plus importantes à mener que de nommer un chief happiness officer ! C’est d’autonomie et de sens dont ont besoin les salariés. Et c’est ce qui manque cruellement dans nombre d’entreprises, qui sont dominées par la peur et l’idéologie du contrôle. » L’aversion au risque génèrerait alors des dysfonctionnements improductifs, comme des avalanches d’emails et des réunions à répétition. « L’entreprise, c’est un projet commun auquel les salariés doivent adhérer, signale Nicolas Bouzou. Ce n’est pas un espace de liberté mais l’autonomie y a sa place. Quand vous êtes dans une logique de destruction créatrice schumpétérienne, la stratégie est simple : les meilleurs collaborateurs avec moi, les moins bons chez les autres ! C’est ce qui devrait obséder les entreprises jour et nuit. »


Or, il est difficile d’attirer les talents mais, en revanche, les faire partir est très facile. L’autonomie est une réponse pour fidéliser. Donner du sens également. « Les salariés ont bien plus besoin de sens que de cours de yoga ou de baby-foot ! », assène l’économiste qui conclut ses propos avec une anecdote illustrant la force du sens : « quand la femme de ménage de SpaceX me dit je participe à la colonisation de Mars, je pense que cela vaut tous les cours de yoga du midi ! »


Les managers, ces conteurs de sens

Les mots de la fin sont revenus à Maud Bailly et Sébastien Bazin, respectivement chief digital officer et pdg du groupe AccorHotels. « Je crois beaucoup à la notion de sens, révèle Maud Bailly. Les collaborateurs d’AccorHotels savent que notre activité connaîtra de nombreuses révolutions qui nous disrupteront. Ce qu’ils nous demandent, c’est s’il y a un cap et du sens. Le sens ne veut pas dire certitude : le sens va peut-être bouger, mais il faut pouvoir articuler l’histoire. Les managers doivent être des conteurs de sens, avec authenticité, sans mensonge. Ils doivent avoir la capacité de raconter un sens et d’emmener leurs collaborateurs. Alors, on peut transformer durablement. »

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